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Je te vois lire le titre et te demander qu’est-ce que c’est que ce titre si ce n’est celui d’un album de post-rock chelou. Bah ça n’a rien à voir, aujourd’hui on te parle de photo.

Zeineb Henchiri sera psychologue dans quelques mois, et présente actuellement sa première expo à l’INSA. Knot! ou la perversion du double-lien, c’est une photographe, 6 modèles, et 29 photos en noir et blanc pour s’interroger sur le ressenti personnel d’un patient schizophrène, notamment son rapport au corps.

Tenta et moi l’avons questionné sur sa source principale d’inspiration, Chronique d’un discours schizophrène, son travail pour Knot!, et son parcours, de reporter photo pendant la révolution tunisienne jusqu’à ce projet.

 

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Peux-tu nous parler de toi, de ton parcours et de comment tu es arrivée à cette expo ?

Je suis photographe depuis plus de 6 ans, mais c’est vraiment une passion, ça n’a jamais été une activité principale. J’ai un parcours universitaire tout à fait autre que la photo (je suis en psycho). J’ai fait partie de plusieurs ateliers photo et club, et petit à petit je me suis retrouvée dans le « circuit » des photographes, mais je n’ai jamais été professionnelle. J’ai jamais travaillé en tant que photographe.

Cette année, j’ai été dans un atelier de photo avec Isabelle Lebon, où on a travaillé sur la correspondance entre la photo et d’autres formes d’arts. Ce projet est venu un peu comme une évidence, car l’histoire dont je me suis inspirée, je la connais depuis très très longtemps. C’est le témoignage d’un patient schizophrène, qui a été retranscrit dans un livre, Chronique d’un discours schizophrène. J’ai travaillé sur leurs vrais témoignages de ce patient à travers la photo, parce que déjà ça n’avait jamais été fait (pas la schizophrénie, mais pour ce témoignage) adapté au cinéma et au théâtre mais jamais en photo. Le but de l’expo est finalement de retranscrire le ressenti du personnage.

Doit-on voir un lien entre le thème de cette expo et ton parcours universitaire?

Inconsciemment, on peut forcément retrouver un lien, mais je cherche pas dut tout à enseigner aux autres ce qu’est la schizophrénie, ou à représenter le schizophrène et la schizophrénie en tant que tels. C’est juste mon point de vue, un travail purement artistique qui n’a rien à voir avec la psychologie ou le fait que je sois psychologue, même si bien sûr je m’intéresse à ce sujet parce que je suis sensible à ces problématiques.

Ton rapport avec le support original, du coup. Comme tu l’as dit, c’est un bouquin adapté en pièce de théâtre et au cinéma. Tu t’es plus basée sur le livre ou tu as pioché dans les autres médias?

Forcément, je m’en suis inspirée, peut-être pas directement, mais la pièce de théâtre je l’ai vue quand j’avais 10 ans. Je l’ai revue après une autre fois, le film je l’ai revu énormément de fois, c’est devenu presque une obsession à un moment. J’en garde des image, quand je relis le livre ou les extraits j’ai l’image du personnage, de toute façon je connais pas la vraie personne. J’ai l’image du comédien, de l’acteur, donc forcément je me suis inspirée de ça, de la représentation du témoignage de cet acteur, pas du témoignage réel. Parce que finalement, même la transcription a été faite 10 ans après la vraie histoire. C’est la thérapeute qui a écrit ce livre, 10 ans après avoir rencontré ce patient. Donc forcément, il y a énormément de choses qui ont changé, on ne parle plus du « vrai » témoignage mais de la représentation, présentée de différentes manières.

Photo du vernissage, 12 mai 2015

Photo du vernissage, 12 mai 2015

Tu mets en scène plusieurs modèles. Comment s’est fait le choix et comment s’est articulé le travail? Quelle place ont-ils eu dans ce projet?

J’ai pas cherché très très loin. Ce sont des gens que je connais, que je fréquente, peut-être pas quotidiennement, mais ce sont des amis, des connaissances. Ce sont des gens que je vois. Et du coup, la préparation était un peu compliquée parce que je ne savais pas du tout comment représenter ce témoignage. J’avais pas en tête les poses, j’avais pas en tête le cadrage, les accessoires. L’image ne s’est pas imposée. Du coup j’ai essayé de travailler avec chaque modèle de manière indépendante et unique. Avec chaque personne, on essayait de rentrer dans le personnage, c’était presque une construction de personnage. On peut presque parler de « théâtralisation », parce que chaque personne réagissait différemment face aux extraits, au témoignage, à la thématique. Il y en a à qui ça parle, d’autres à qui ça ne parle pas du tout. Il y a des étudiants en psycho, des gens qui ont fréquenté des schizophrènes, et d’autres qui n’en ont jamais, jamais vu de leur vie, qui n’ont que la représentation qu’on s’en fait. Du coup ça a été assez compliqué, surtout qu’au début je n’avais pas du tout de trame, de fil conducteur entre les différentes photos, je ne savais pas ce que je faisais réellement. Au fil du temps, ça a pris vraiment une autre forme, celle que l’on peut voir aujourd’hui à l’expo. Et puis les photos que j’avais prises au début ne ressemblent pas du tout aux autres, ça a vraiment été une réflexion, un cheminement avec les modèles.

Tu disais que tu as travaillé avec d’autres étudiants de psycho, qui ont donc déjà un rapport particulier à la schizophrénie. Est-ce que tu leur as donné accès au support original, en leur prêtant le bouquin ou en leur montrant le film, ou t’es tu contentée de leur montrer des extraits (dont certains font partie intégrante de l’expo) pour leur présenter le thème avant d’enquiller sur le shooting?

Alors je ne leur ai pas prêté le livre, on en a peut-être parlé le jour même, avec presque tous les modèles. Je voulais pas qu’ils se collent au personnage, au témoignage, parce que c’est pas le but. Le but n’est pas de dire « bah voilà, c’est N. (le nom du personnage dans le livre), qui est sur toutes les images ». C’est pas du tout le but de l’expo. C’était vraiment de travailler sur le témoignage, le prendre comme support au début, puis essayer de faire autrez chose derrière, de ressentir ce qu’il a pu ressentir, mais tout en restant soi-même. Je cherchais pas du tout une représentation du personnage, donc on a juste lu quelques extraits, peut-être pas avec tout le monde, ça dépendait de la personne, comment elle se sentait. C’était un peu compliqué, il faut me faire confiance, on est pas vraiment à l’aise. Le début des séances photos, c’était tout le temps un peu bizarre, parce que personne n’était à l’aise, moi je savais pas où me mettre, le modèle il savait pas où se mettre, il savait pas quoi faire…

A cause du thème, ou parce que c’est des gens que tu connaissais?

Les 2, je pense. Déjà parce que moi, j’avais pas vraiment de trame, d’idée précise de la photo et je voulais pas en avoir, je voulais pas limiter la personne, lui dire « bah tu vas mettre ton bras comme ça, tu vas faire ci, tu vas faire ça » et c’est tout. Je voulais vraiment que ça soit assez dynamique, que la personne ressente réellement quelque chose, qu’il y ait une émotion authentique. Et puis c’est compliqué aussi parce que je les connaissais, parce qu’on savait pas vraiment quoi faire au début, puis petit à petit… Les séances photos prenaient quoi, une demi-journée, une journée pour certains, 2 jours pour d’autres. Ca a pris vraiment du temps, pas énormément, mais voilà, c’était pas vite fait.

D’ailleurs, certains modèles sont rentrés en transe, par moments. C’est un peu effrayant. Y’en a 2-3 qui sont partis un peu ailleurs, et il faut savoir gérer, savoir arrêter, faut pas non plus que ça déborde car ça arrive toujours à un moment, et on sait plus quoi faire de toute cette matière. C’est pas le but non plus.

Photo du vernissage, 12 mai 2015

Photo du vernissage, 12 mai 2015

Qu’est-ce que ce projet t’a apporté, humainement comme en photo?

Pas mal de choses, car mine de rien c’est le premier projet que je fais. Avant je faisais énormément, presque exclusivement du reportage. C’est le premier projet que je fais qui est réfléchi, y’a un rapport à la littérature, je me suis beaucoup inspirée et documentée avec des psychanalystes, pour ça qu’on parle aussi un peu de double-lien et de termes psychanalytiques. Enfin, pas qu’un peu. Il y a vraiment une réflexion et un cheminement pour arriver à l’expo, qui est ma première expo personnelle. C’est quand même assez important pour moi, et je considère qu’elle est pas finie. La réflexion derrière le sujet, elle est pas vraiment finie, il en faut plus. Et cette expo me confronte aussi à l’avis des autres, aux critiques, et je pense que ça, c’est hyper important pour continuer. Donc je pense continuer sur ce sujet, mais peut-être d’une autre manière.

Tu nous as parlé de reportages, qu’est-ce que tu as fait?

Alors, étant donné que je suis tunisienne, j’ai fait beaucoup de reportages sur la révolution, forcément. C’étaiot un peu le boom de tous les photographes tunisiens. Pendant 2 ans, on faisait du reportage sur les manifs. Avant ça, j’étais photographe officielle d’une biennale d’art contemporain, pendant 2 ans. J’ai couvert un peu toutes les manifestations culturelles, avec plusieurs photographes. A part ça, je suis journaliste dans un réseau de journalistes citoyens, le Pacte Tunisien. On fait du reportage sur des faits d’actualité. C’est pas quelque chose d’énorme, mais des petits sujets d’actualité, des petites choses qui se passent, répertoriés sur une plateforme.

Avec l’expérience que tu commences à avoir, tu n’envisages pas de te professionnaliser?

Si, justement! Après les études de psycho, que je finis cette année, je compte me professionnaliser en photo et peut-être joindre l’utile à l’agréable avec les 2 domaines, qui paraissent peut-être un peu éloignés mais on peut arriver à faire quelque chose. Des projets d’art-thérapie, des expos inspirées de psycho… La psychologie c’est tellement large finalement qu’on peut se mettre n’importe où, on servira toujours à quelque chose.

Des projets en tête?

Là tout de suite, sincèrement, j’en ai pas vraiment le temps. Mais je pense que je finis cette année, puis vraiment me consacrer à la photo. Là tout de suite, je vois pas le bout du tunnel! [Les M2 de psycho sont en pleine période de soutenances et fins de rédaction de mémoires]

Knot ! ou la perversion du double-lien, c’est jusqu’au 9 juin à l’INSA (Saint-Étienne du Rouvray), de 7h30 à 17h30. On ne peut que te conseiller d’y jeter un œil, ça vaut vraiment le coup ! Nul besoin d’avoir des notions de psychologie ou de psychanalyse pour l’apprécier, malgré ce que le titre pourrait laisser entendre. Les photos parlent d’elles-mêmes, parfois agrémentées d’extraits du livre pour associer la souffrance exprimée à l’écrit par le patient à l’image proposée par Zeineb et ses modèles. On est très, très loin de l’image qu’a le « grand public » de la schizophrénie, et de la maladie mentale en générale, avec les raccourcis ordinaires et l’incompréhension qu’elles suscitent. On est vraiment dans le domaine de l’émotion brute et de l’intime.

Interview en intégralité ICI, avec en bonus Tenta, qui raconte son expérience en tant que modèle dans ce projet.